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A Fleur de Mots

A Fleur de Mots

Littérature

L'ATTENTE (Extrait 14)

Au petit matin, quand Ferdinand le Bel actionna le volet électrique de la porte-fenêtre, le soleil renvoyait des éclats dans les flaques éparses sur la terrasse, offrant des reflets de lumière féérique. La pluie, qui n’avait cessé de tomber tout au long de la nuit, avait agi comme une berceuse sur son sommeil. Un sentiment d’accomplissement habitait le vieil homme. Toute cette eau tombée du ciel semblait avoir emporté avec elle les moindres parcelles de lassitude de son corps et de son esprit. On pouvait percevoir le plic ploc des gouttes accumulées au détour d’un renfoncement, en équilibre sur le bord d’un pot de fleurs ou accrochées à la pointe d’une feuille, qui finissaient de s’échapper de cette dernière halte. Une ribambelle d’oiseaux excités par le retour du beau temps batifolaient en piaillant dans le creux des pierres moussues, s’aspergeant de leurs ailes pour une toilette en grande pompe. Il était à peine sept heures trente et la journée promettait déjà d’être chaude.

Lorsque Mademoiselle Sandrine s’annonça avec le petit déjeuner, Ferdinand le Bel avait déjà fait sa toilette et l’accueillit tout pimpant. La jeune femme s’étonna de le voir si fringant de bon matin. « C’est que mon fils vient me voir aujourd’hui ! Il m’emmène manger au restaurant. Je veux être bien comme il faut, vous voyez ? » Mademoiselle Sandrine sourit. Il était apprêté comme s’il se rendait à une réunion importante, une réunion d’importance capitale et joyeuse. Elle lui souhaita donc une excellente journée en compagnie de son fils et s’en retourna à ses activités. Ferdinand le Bel prit son petit déjeuner de bon appétit, puis il entreprit de mettre de l’ordre dans sa boite d’affaires personnelles. Il s’agissait en fait d’une valise dont le cuir avait vécu de longues années. Rosalie et lui en avaient fait l’acquisition dans les premières années de leur vie commune, avant la naissance de Christophe et Louise. C’était à l’occasion d’un voyage en Bretagne pour les noces de la cousine de Rosalie qui l’avait désignée comme témoin de mariage. Quelle expédition ! Pensez un peu ! Des Provençaux gorgés de soleil qui débarquent sous le crachin breton. Équipé de seaux et de crochets, le jeune marié les avait entraînés dans une partie de pêche pieds à marée basse, et ils en étaient revenus chargés d’une belle prise de crabes vivaces comme des guerriers en pleine bataille qu’il nommait des chèvres. Il s’en souvient comme si c’était hier. Rosalie, surprise par un crustacé caché sous un tas d’algues qu’elle venait de soulever pour ne pas glisser, avait perdu l’équilibre dans son sursaut et s’était retrouvée assise dans le creux d’un rocher rempli d’eau. Cela les avait tous rendus hilares. Ils avaient arpenté la plage et aimé l’aspect sauvage de cette mer et les criques escarpées. L’air embaumait l’iode et le vent semblait transporter des chants de sirènes. Ils avaient promis de revenir, comme on le fait parfois parce que l’on vient de vivre des moments magiques que l’on voudrait prolonger. Ils n’y étaient jamais retournés, car quelques années plus tard, la cousine Francette déménagea pour aller s’installer dans les alentours de Toulouse.

Il alla déloger la boite du placard où elle était rangée. Il n’y avait pas touché depuis son arrivée au Val des Sources. Le jour où il s’était installé ici, il en avait extrait le petit cadre contenant la photo de Rosalie, celle prise à leur dernier anniversaire de mariage et sur laquelle elle était plus souriante que jamais. Sur cette photo, elle respirait le bonheur de partout. Une vieille femme avec un regard de jeune fille amoureuse… Il avait également sorti un autre cadre contenant une photo de ses enfants. C’était une photo d’école. Ils avaient été photographiés ensemble, comme c’était souvent le cas à cette époque. Il en avait bien évidemment de plus récentes, mais celle-là lui plaisait particulièrement. Peut-être parce que cette période avait été la plus belle de sa vie, quoique sa vie de famille tout entière l’avait toujours comblé. Il alla s’asseoir sur son lit, déposa la mallette à côté de lui et l’ouvrit. Ce fut comme si une nuée d’étoiles s’en échappaient pour venir se déposer sur son visage.

 

A suivre..

 

KinouKachou Mars 2017

 

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