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A Fleur de Mots

A Fleur de Mots

Littérature

L'ATTENTE (Extrait 19)

En arrivant sur les lieux, il gara sa voiture devant la boulangerie et ils traversèrent la route pour s’engager sur le petit pont qui reliait Aix-en-Provence à Meyreuil. Il était si étroit qu’un véhicule et un piéton suffisaient à remplier sa largeur. Ce pont avait aussi la particularité, malgré sa longueur, de ne posséder aucun pilier central, ce qui lui donnait une allure de fil tendu. Ferdinand Le Bel fit une halte et s’accouda au parapet. Ici, rien n’avait changé. Une image lui revient à l’esprit : il se revoyait, bien des années plus tôt avec Amélie, tous deux penchés en équilibre sur une planche de bois en contrebas de la maison, à fixer l’eau qui courait sous eux. Ils pouvaient rester ainsi un temps infini à deviner ce qui se cachait sous cette transparence en mouvement. Quelque chose les excitait terriblement dans cette observation. De la fraîcheur ! Voilà ce qu’ils ressentaient. De la fraîcheur dans les yeux. Comme si toute cette eau lavait leurs pupilles pour leur offrir une vision sur un autre monde. Puis, ils descendirent sur la berge et Ferdinand Le Bel raconta encore une fois l’histoire de cette première carpe pêchée avec son père. Christophe connaissait tous les détails de cette aventure, mais il écoutait avec tendresse le vieil homme se promener au bras de son enfance. Il savait l’importance de ce jour pour lui. Ils firent une pause sur un des bancs qui offrent un peu de repos ombragé aux promeneurs. Non loin d’eux, un pêcheur était aux aguets, surveillant du coin de l’œil ses trois cannes. Le bonhomme était tout de kaki vêtu et était installé sur un tabouret en toile de la même couleur. Une mallette contenant tout un attirail de fils, bouchons, hameçons, et leurres trônait à ses pieds. Ferdinand Le Bel marmonna que de son temps, ils ne possédaient pas tout ce matériel, ce qui ne les empêchait pas de faire de belles prises. Et d’ajouter, en rigolant : « il a beau avoir une tenue de camouflage, les poissons n’ont pas l’air de se laisser piéger pour autant. Son seau est vide ". Christophe changea de sujet en annonçant à son père qu’il voulait lui présenter Valérie. « Nous viendrons dimanche prochain, si tu veux bien. Ça te laisse toute la semaine pour décider de l’endroit où tu as envie d’aller ». Ferdinand Le Bel répondit qu’il était impatient de rencontrer cette perle rare qui avait réussi à le déconnecter de son monde de robot. Et au fond de lui, il pensa : « je vais devoir tenir encore tout ce temps… Mais je ne peux manquer une telle occasion ». Christophe annonça que s’ils partaient maintenant, ils auraient le temps de passer au cimetière. Ça ne ferait pas un grand détour. En entrant dans Cabriès, il constata qu’il n’avait même pas de bouquet de fleurs pour déposer sur la tombe de sa mère. Cela sembla l’affliger énormément. Ferdinand Le Bel le rassura, lui affirmant que sa visite suffirait à faire fleurir un sourire dans l’âme de Rosalie. Devant la sépulture, Christophe se rapprocha de son père et lui prit le bras. "Décidément, se dit celui-ci, lui aussi croit que je ne tiens plus sur mes jambes. À moins que…" Il n’eut pas le temps de poursuivre sa pensée que son fils chuchota qu’il regrettait que sa mère ne pût faire la connaissance de Valérie. Il était sûr qu’elles se seraient appréciées. « Je la lui décrirai », murmura Ferdinand Le Bel. Remarquant l’étonnement que sa réflexion avait provoqué, il rajouta d’un air malicieux : « Ta mère m’écoute toujours et elle sait bien que je ne lui raconte pas des bobards ».

 

A Suivre...

 

KinouKachou Mars 2017

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