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A Fleur de Mots

A Fleur de Mots

Littérature

L'ATTENTE (Extrait 22)

Ferdinand Le Bel se réveilla fatigué. Il prit son petit déjeuner sans grand entrain. Devant le regard inquiet de mademoiselle Sandrine, il prétexta que son manque d’appétit provenait de son repas trop copieux de la veille, mais il savait bien que la cause en était autre. Sa toilette terminée, il glissa son bloc de papier et son stylo dans un petit sac et prit la direction du parc. Il avait l’intention de s’installer près de la fontaine, mais une poignée de bavards y avait déjà pris place. Il n’avait pas envie de discuter. Il voulait juste prendre l’air (il étouffait dans cette chambre aujourd’hui), et être tranquille. Tranquille pour continuer sa lettre à Rosalie, tranquille aussi pour pouvoir réfléchir à ce que rien ne soit oublié dans le dernier rangement de ses affaires. Finalement, il se dirigea du côté du potager. Personne ne venait jamais par ici ; il ne serait pas dérangé. Il s'assit sur le banc et resta ainsi un moment à regarder le jardin entretenu avec soin qui, à cette période de l’année, offrait une belle panoplie de végétaux colorés. Tomates, courgettes, aubergines, poivrons, piments d’Espelette… ce n’est pas pour rien qu’on les appelle les légumes du soleil, songeait-il. Cette fatigue soudaine, il ne l’avait pas vue venir. Il avait bien ressenti un peu de faiblesse hier soir, mais il pensait qu’une bonne nuit de sommeil réglerait l’affaire. Son réveil n’avait été que lourdeur. Tout son corps lui paraissait lourd et ses jambes tremblaient un peu. En présence de mademoiselle Sandrine, il n’avait pas tenté de beurrer une tartine, car il savait qu’il n’aurait pu contrôler les soubresauts de sa main et la raideur de ses doigts. Il ne voulait pas l’inquiéter. Il ne voulait inquiéter personne d’ailleurs. Était-il inquiet lui ? Non, alors ! Inutile de faire paniquer tout le monde. Seule Rosalie avait le droit de savoir. Jamais il ne lui avait menti et il ne lui avait jamais rien caché non plus. Et de toute manière, elle ne s’inquièterait pas, elle. Elle savait… Quelques jours auparavant, il se réjouissait de la visite de Christophe, se disant à ce moment-là qu’après ça, plus rien ne le retiendrait. C’était sans compter l’arrivée de cette Valérie dans la vie de son fils. Comment allait-il tenir encore une semaine ? Il avait peur de ne pas en avoir la force. Pourtant… cette rencontre était importante. Christophe y tenait beaucoup. Le devoir d’un père n’est-il pas de donner jusqu’à son dernier souffle pour ses enfants ? Il allait s’accrocher ! Oui, il ferait tout pour que la grande dame blanche lui accorde ce temps. À cette pensée, un peu de force lui revint et il en profita pour reprendre sa correspondance avec sa tant aimée. Il s’appliqua à maîtriser les mouvements vacillants de sa main pour que sa lettre reste belle, mais les mots ne venaient pas. Il décida alors de faire un petit dessin. Il mit toute sa concentration à tracer un cœur entouré d’une guirlande de fleurs. C’était une représentation un peu enfantine, il en était bien conscient, mais il n’avait jamais été très doué pour cette pratique. Cela ferait certainement sourire l’âme de Rosalie, et surtout, cela lui rappellerait ses quelques tentatives pour décorer les courriers qu’il lui destinait du temps de ses jeunes années. Il se souvenait notamment de la fois où il avait voulu reproduire la ruine du château qui trônait non loin de sa caserne. Ils en avaient beaucoup ri par la suite. "Un enfant de dix ans aurait réussi à faire quelque chose de plus réaliste" avait dit Rosalie en se moquant de lui. Elle aimait le taquiner, et lui aimait qu’elle le fasse, même s’il faisait mine parfois de prendre la mouche. Elle n’était pas dupe et en rajoutait alors une couche. Ils étaient si complices. Ses doigts se délièrent doucement et sa main commença à glisser sur la feuille de papier.

« Tu vois, je n’ai rien oublié de nous. Tout est là, dans mon vieux cœur qui se demande encore comment il a pu continuer de battre sans ta présence. Je lui en ai souvent voulu de résister ainsi, me privant du désir de te rejoindre. Je comprends aujourd’hui que ce n’était tout simplement pas l’heure. J’avais encore à faire. Et à apprendre ! Si seulement j’avais eu l’idée de t’écrire avant, peut-être que je l’aurais compris plus tôt. Au lieu de cela, je me suis enfoncé dans un marécage de tristesse. Enfin… ne parlons plus de ça. Tu sais, je compte sur toi pour intervenir en ma faveur auprès de la grande dame blanche afin qu’elle me laisse le temps d’accomplir mon dernier devoir. Je suis sûr que tu sauras la convaincre. Tu as toujours su être persuasive lorsqu’il s’agissait d’une bonne cause. Elle t’écoutera. Et moi, je ferais attention de ne pas la provoquer ».

Ses doigts, tout à coup, laissèrent échapper le stylo qui roula sur le sol. N’allez pas croire que Ferdinand Le Bel fut victime d’un malaise ! Non, il lâchait prise, tout simplement ; il se détendait, car il cherchait à apaiser ce corps devenu un poids depuis ce matin. Il s’allégeait pour durer. Il se sentait bien, aérien dans un présent qui ne court après rien et qui se détache de ce qui a été. Plénitude. Dans cet état suspendu, il crut croiser l’essence de Rosalie. Il ne la voyait pas, mais c’était comme si elle était partout autour de lui. Il avait la sensation d’évoluer dans une autre dimension. Il fut tiré de sa méditation par l’arrivée du cuisinier qui pourtant prenait garde de ne pas faire de bruit, ne voulant pas déranger le vieil homme qu’il croyait assoupi. Ce gars-là était discret. On ne le voyait pas beaucoup sortir de sa cuisine, si ce n’est pour venir cueillir les produits dont il avait besoin pour préparer les repas. Ses plats ne méritaient pas un quatre étoiles, mais il se doutait bien que le pauvre bougre devait finir par manquer d’imagination avec tous les régimes des pensionnaires auxquels il devait faire face. Certains ingrédients n’avaient pas droit d’accès dans la cantine des vieux… Ferdinand Le Bel lui adressa un hochement de tête. L’homme se dirigea vers lui : « Alors, Monsieur Ferdinand, il paraît que vous vous êtes fait inviter au restaurant hier ! Qu’avez-vous mangé de bon ? » Ferdinand Le Bel lui répondit avec un brin de malice dans le regard : « des pieds de cochons grillés avec des pommes de terres rissolées au beurre ». « Hou là ! s’exclama le bougre. Tout ce qu’il vous faut. Vous avez explosé le régime là ! » « Et encore ! rétorqua le vieil homme. Je ne vous parle pas du dessert… » Et il se mit à lui décrire cette mousse au chocolat noir qui emprisonnait une noisette de flan à la noix de coco dans son cœur. « Hé ben ! siffla le cuisinier. Vous ne vous êtes rien refusé. Mais vous avez raison, Monsieur Ferdinand. Il faut bien se faire plaisir de temps en temps. Croyez que je regrette de ne pouvoir vous offrir plus de fantaisie dans les repas que je vous propose, mais je suis un peu limité ici, vous savez. J’ai des consignes à respecter… » Puis il partit s’affairer dans le potager, et à la vue de son panier, Ferdinand Le Bel devina qu’il y aurait de la ratatouille au menu.

 

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KinouKachou Mars 2017

 

 

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