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A Fleur de Mots

A Fleur de Mots

Littérature

L'ATTENTE (Extrait 25)

Il se réveilla sans avoir vu le bout du chemin, avec un goût de déception au fond de la gorge. Mais une autre sensation l’habitait et il se questionnait sur une chose : la présence de l’eau. Elle l’avait accompagné toute cette journée, jusque dans ses rêves. Depuis quelque temps, elle se faisait plus que jamais ressentir de partout, d’une manière ou d’une autre. Tout le ramenait à cet élément. L’eau, c’est la vie… songea-t-il. Celle qui aujourd’hui s’écarte doucement de moi. Cette pensée atténua un peu la déception qu’il avait éprouvée à son réveil.

Lorsque Louise pénétra dans la chambre de son père le lendemain, elle eut peine à cacher son inquiétude. Elle le trouvait légèrement amaigri et son regard semblait se diriger au-delà des choses. Il sourit en la voyant et son visage reprit la couleur du bonheur. Louise se sentit un peu rassurée. Elle lui annonça que Christophe l’avait appelé et qu’il souhaitait leur présenter une amie. Ils s’étaient donc mis d’accord et avaient décidé que la rencontre se ferait au moulin autour d’un bon repas. Christophe viendrait le chercher au Val des Sources et ils termineraient le trajet ensemble jusqu’à Lambesc. Elle n’en revenait pas et s’étonna : « Il ne t’a rien dit l’autre jour quand il est passé te voir ? » Voilà, c’est là que ça se compliquait. Il allait devoir mentir… et il n’aimait pas ça. Mais il avait promis à son fils de ne rien dire. « Non. Mais il parle tellement que ce n’est pas toujours évident de le suivre. Tout de même, ça, je n’aurais pas pu passer à côté. Ou alors c’est que je perds vraiment la tête, dit-il en riant. » Pour le coup, il ne s’en tirait pas trop mal. C’est du moins ce qu’il se disait pour se conforter, car cela n’enlevait en rien le fait qu’il mentait. Elle croira que je perds un peu la tête et je jouerai le jeu, se dit-il. Ça n’a plus trop d’importance maintenant. Louise se réjouissait de ce rendez-vous et elle l’exprima avec beaucoup d’enthousiasme. Elle dit que si son frère voulait leur présenter cette femme, c’est que ça devait être sérieux. Mais elle le traita aussi de sacré cachotier, car elle n’avait rien vu venir. Elle aurait pu remarquer quelque chose en lui qui lui aurait mis la puce à l’oreille, mais non, rien, il n’avait pas laissé filtrer l’ombre d’un indice. Du moins depuis la dernière fois qu’elle l’avait vu, ce qui remontait maintenant à… presque deux mois, réalisa-t-elle. C’est vrai qu’en deux mois, il peut s’en passer des choses… Elle l’avait eu au téléphone plusieurs fois pourtant. Il n’en avait rien dit, et le son de sa voix ne l’avait jamais trahi. Louise but un thé avec son père, et ils mangèrent les gâteaux qu’elle avait apportés : une tarte à la framboise pour elle et une allumette pour lui. C’était son préféré, depuis toujours. Il aimait croquer dans cette pâte feuilletée recouverte d’un glaçage couleur caramel. Ce biscuit était d’une légèreté qui le faisait fondre de plaisir. Quand Louise le quitta pour se rendre à son rendez-vous, elle eut l’impression qu’il avait repris un peu du poil de la bête, comme on dit. Apprendre que Christophe avait trouvé chaussure à son pied lui avait sans doute mis du baume au cœur. Elle était heureuse que cette rencontre ait lieu au moulin. Depuis que la maison de Cabriès avait été vendue, c’est là qu’était désormais le point de ralliement de la famille. Et cela faisait pas mal de temps qu’ils ne s’y étaient pas retrouvés tous ensemble pour partager un repas.

Les jours qui suivirent, Ferdinand Le Bel tourna ses pensées vers l’eau. Et même s’il ne l’avait pas voulu, cela s’imposait à lui à tout moment, parfois dans d’infimes détails percevables à qui observe en toute conscience. Ce put être le mot lui-même qu’il rencontrait plusieurs fois au cours de la journée, inscrit sur la couverture d’un magasine qui tombait par hasard entre ses mains, une publicité pour une eau minérale à la télévision, des gouttes échappées de son verre, la pluie, l’eau de Cologne dont il tamponnait ses joues le matin, sans compter une soif insatiable qui ne le quittait pas. Un après-midi, au bord de la fontaine, il entendit même une pensionnaire répondre à une qui lui demandait le nom de son parfum : Eau de Rochas. L’eau de roche… la plus claire, la plus transparente, ne put-il s’empêcher de penser. Il eut aussi la surprise ce jour-là d’un biscuit à l’eau de fleur d’oranger pour le dessert du soir. Et ne voilà-t-il pas qu’aujourd’hui, à la veille de cette rencontre tant attendue, la pluie s’était mise à tomber. Une pluie fine, silencieuse, de celles qui vous caressent d’un geste humide sans trop vous mouiller. Il se dit que si le temps persistait dans ce sens, ils ne pourraient pas manger sur la terrasse demain. Ce serait bien dommage. Le jardin devait embaumer de senteurs florales et fruitières. Et il se sentirait moins mal à l’aise avec son mensonge s’ils étaient au grand air…

 

 A suivre...

 

KinouKachou Avril 2017

 

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