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A Fleur de Mots

A Fleur de Mots

Littérature

L'ATTENTE (Extrait 26)

Demain, donc, c’était le grand jour. Il allait enfin faire la connaissance de Valérie. Il fut surpris de s’inquiéter de l’image qu’il allait donner de lui. À son âge, il ne devrait pas s’encombrer avec de tels sentiments. Les vieilles personnes n’ont rien à prouver, c’est bien connu. Pourtant, il tenait à faire bonne impression. Un nouveau membre de la famille (si cela devenait le cas) se devait d’être accueilli de la manière la plus agréable si l’on voulait qu’il ait envie de faire partie du clan. Cela lui donnait une certaine importance de penser qu’il avait un rôle à jouer dans cette histoire. Il consacra le reste de sa journée à songer au lendemain, aux attentions à ne pas négliger, aux gaffes qu’il devrait éviter aussi. Il craignait de lâcher le morceau quand Christophe aborderait les circonstances dans lesquelles il avait rencontré sa promise, puisque lui connaissait déjà ce chapitre. Il ne put s’empêcher de sourire en imaginant la scène, son embarras, la mine déconfite de son fils, et la frustration de Louise pour ne pas avoir été la première à savoir.

 

 

Christophe toqua à la porte à onze heures précises. Pour l’occasion, Ferdinand Le Bel s’était vêtu d’un pantalon bleu marine, d’une chemise provençale bleue imprimée de médaillons d’Arles dont une cordelière ornée d’une croix de Camargue fermait le col. Il avait fière allure ainsi ! Ses joues étaient aussi lisses que les fesses d’un bébé et embaumaient la Provence. Cela lui avait pris du temps pour se raser, car son geste n’était plus aussi sûr et sa vue lui jouait des tours. Il avait troqué depuis longtemps son vieux rasoir traditionnel, son coupe-choux, contre un modèle plus facile à utiliser, mais il lui arrivait tout de même de s’entailler quelques fois. Christophe avait bien tenté de le convertir au rasoir électrique, mais il ne voulait pas en entendre parler. Il aimait sentir la caresse du blaireau déposant sur sa peau son nuage de douceur. Il refusait ces mousses « prêtes à l’emploi » qui n’avaient pas l’onctuosité que l’on obtient après avoir battu le savon dans le bol. Non, ça n’avait rien de comparable. Le blaireau offrait un massage qui éveillait le visage avec délicatesse et redressait sur son passage les poils endormis, embrassant chacun d’eux d’un baiser vaporeux. Lui ne voulait se défaire de ses gestes d’antan. Il aimait entendre la lame crisser sur sa peau tendue. Et à l’époque où il maniait son vieux coutelas avec adresse, ça crissait vraiment ! Le geste devait être précis, sans équivoque, et demandait de la concentration. Il fallait trouver l’angle parfait et faire glisser la lame sans appuyer trop fort. Le fil de celle-ci se devait d’être affûté avec soin. Aujourd’hui, il aurait été dangereux de tenter d’utiliser ce genre d’outils. Son rasage terminé, il s’était aspergé d’eau de Cologne Bien-Être. Avec Rosalie, ils avaient toujours utilisé cette marque dont toute la famille profitait. Mais à l’époque, il n’y en avait pas trente-six sortes. Il y avait l’Eau de Cologne Bien-Être, un point c'est tout. Dernièrement, Louise lui avait apporté celle-ci : l’Eau de Cologne des Herboristes, parfumée aux bourgeons de figuiers. Contrairement à la première, qui déployait de fortes nuances de citron vert et de romarin, s’ajoutait aux notes vertes et fraîches de celle-là, une légère senteur lactée.

 

A suivre...

 

KinouKachou Avril 2017

 

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