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A Fleur de Mots

A Fleur de Mots

Littérature

L'ATTENTE (Extrait 42)

Cette pensée le ramena tranquillement parmi eux et sa petite escapade sembla être passée inaperçue. Louise s’apprêtait à servir le café maintenu au chaud dans le thermos. Christophe et Arnaud déclarèrent qu’il était temps d’aller taquiner la truite. Ferdinand allait-il se joindre à eux ? « Pourquoi pas ? déclara-t-il. Cela me rappellera le bon temps. » Il tint à monter lui-même sa ligne, choisissant avec soins ses hameçons et leurres. Il n’avait pas perdu ses gestes, même s’il mettait plus de temps, ses mains et sa vue ne lui offrant plus la précision qu’elles possédaient jadis. Mais il s’appliquait et brandit bientôt fièrement sa canne en s’exclamant : « Comme si c’était hier ! » Chacun s’installa, perche en main, prêt à lancer sa ligne. Ferdinand Le Bel regarda son fil voltiger dans les airs et plonger dans l’eau, crevant sa surface en dessinant une spirale de cercles tournoyants qui capta son regard et commença à envahir son esprit. Il lui semblait être ce fil qui s’enfonçait dans les profondeurs et que ces cercles maintenaient sa tête sous l’eau. Il tentait, tant bien que mal, de remonter le long de ce fil pour atteindre le bouchon qui flottait paisiblement. Il y parvint et s’y accrocha de toutes ses forces en se répétant : « Non, pas maintenant, pas ici, pas avec eux… » Pour se sortir de ce tourbillon qui cherchait à l’emmener et où il refusait de se laisser glisser, il déclara soudain que ses jambes s’engourdissaient à rester assis et qu’une promenade lui ferait du bien. Louise qui, l’air de rien, surveillait du coin de l’œil le vieil homme (elle connaissait cette attraction pour l’eau qui envahissait souvent son père) posa son livre et lui proposa de l’accompagner. C’est ainsi que père et fille s’engagèrent sur un sentier ombragé aux parfums de thym et de lavande. Ferdinand Le Bel s’appuyait sur le bras de sa fille et pourtant, c’est elle qui se sentait portée. Malgré la faiblesse de son corps due à la vieillesse, son père possédait une force inébranlable. Il portait en lui toutes ces montagnes qui l’avaient faite grandir, devenir la femme qu’elle était aujourd’hui. Solide comme un roc, fragile comme un battement de cœur, songea-t-elle en le regardant. Ils parlèrent, un peu, pas trop, mais chacune de leurs paroles avait une résonnance pareille à une auréole d’amour. On aurait presque pu imaginer une ronde d’oiseaux tournoyant en pépiant au-dessus de leurs têtes. Lorsqu’ils revinrent auprès des autres, Christophe et Arnaud commençaient à ranger le matériel de pêche. Quatre belles truites frétillaient au fond du panier. Pauline et Juliette, accompagnées de Valérie, avaient confectionné de petits carrés tressés d’herbes d’eau ramassées en bordure de l’étang. "Cela pourrait faire des sous-verre, avait déclaré Juliette." Arnaud proposa d’aller manger une glace avant de reprendre la route. Installés à la terrasse de la buvette, ils clôturèrent cette sortie dans la bonne humeur. Christophe raconta le fou rire qu'ils avaient eu quand la première truite qu’il avait sortie s’était décrochée à force de gigoter. Ferdinand Le Bel souriait. Il savait que ces instants étaient les derniers qu’il passait en leur compagnie. Mais il n’était pas triste. Un sentiment d’accomplissement l’habitait. Il se sentait apaisé, heureux d’avoir cette chance de les avoir autour de lui, tous ensemble, une dernière fois. Le tête-à-tête qu’il avait eu avec Louise lui avait laissé le sentiment qu’elle était prête, du moins autant qu’on puisse supposer l’être lorsqu’on accepte que l’autre doive s’en aller. Ils n’avaient pourtant pas abordé le sujet, mais quelque chose avait flotté entre eux lors de cette promenade, ce souffle d’éternité qui avait pris l’habitude, depuis peu, de s’inviter entre lui et certaines personnes chères à son cœur.

A suivre...

KinouKachou - Août 2017

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