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A Fleur de Mots

A Fleur de Mots

Littérature

L'ATTENTE (FIN)

 

Lorsque Ferdinand Le Bel fut de retour au Val des Sources, mademoiselle Sandrine vint frapper discrètement à sa porte. Ce n’était pas encore l’heure du repas, alors elle s’excusa avant d’entrer : « Je ne vous dérange pas Monsieur Ferdinand ? »  Elle savait qu’il s’était rendu au bord d’un étang avec sa famille et voulait s’assurer que tout s’était bien passé. Il tourna la tête vers elle, lui faisant signe de s’approcher. Elle vit son extrême fatigue. La peau de son visage laissait apparaître des rides plus creusées, et ses yeux témoignaient des efforts qu’il avait dû déployer durant cette réunion familiale. Elle lui sourit en prenant sa main. Lui ferma les yeux comme un enfant le fait sous la caresse de sa mère. Lorsqu’il les ouvrit à nouveau, elle y perçut une grande tendresse, une immense reconnaissance, et surtout, elle comprit qu’il lui disait au revoir. Pas à demain, ni adieu, juste au revoir… Elle savait que leurs âmes ne se perdraient jamais de vue. Elle le félicita en plaisantant d’avoir réussi ce parcours sans l’aide de son copilote. Lui, lui affirma que lorsqu’il tentait de s’extirper de l’eau en remontant le long du fil de sa canne, c’est son regard qu’il voyait sur le bouchon flottant à la surface. C’est ce qui lui avait permis de ne pas se noyer. « Vous comprenez, je voulais que cette journée se passe dans la douceur. Je voulais qu’ils gardent un bon souvenir de ces derniers instants passés ensemble. »  « Vous êtes en train de me dire au revoir, Monsieur Ferdinand ? lui demanda-t-elle en plantant ses yeux dans les siens. » Pour toute réponse, il demanda : « Pensez-vous qu’il va pleuvoir cette nuit, mademoiselle Sandrine ? » C’était à façon de lui dire qu’il ne saisirait pas la main qu’elle lui tendrait cette fois.

Après avoir pris son repas, il demanda à la jeune femme de ne pas fermer les volets. Il voulait entendre le chant de la pluie si elle se décidait à venir. Elle prépara son lit pour qu'il n’ait plus qu’à se glisser dedans lorsqu’il en ressentirait le besoin. Puis elle s’éclipsa, lui rappelant qu’elle était de garde ce soir et qu’il pouvait l’appeler à tout moment s’il le désirait. Dans son fauteuil, face à la baie vitrée, Ferdinand Le Bel regardait le crépuscule s’avancer. De par l’oscillo-battant de la fenêtre, il pouvait sentir l’odeur de la terre chaude qui tendait tout son être vers le ciel, réclamant l’eau bienfaitrice. Quelques gouttes commencèrent à tomber. Légères, elles avaient à peine le temps d’effleurer le sol qu’elles avaient déjà disparu sans presque laisser de trace. La terre réclamait plus. La terre avait soif ! Elle avalait ces fines gouttelettes sans se mouiller. Ferdinand Le Bel ouvrit le tiroir de la table de nuit pour prendre le bloc sur lequel il avait commencé sa lettre. Il en détacha la feuille et entreprit d’écrire sur la suivante. Il se ravisa et ajouta sur la lettre adressée à sa femme : à tout à l’heure, j’arrive… Puis il la plia soigneusement et la posa sur son lit. La pluie tombait maintenant de manière plus régulière. Il écrivit ces mots sur la feuille vierge : Je suis né un jour de pluie, parait-il… Il voulait continuer,  mais les phrases ne dépassèrent pas le seuil de ses pensées. Sa main resta suspendue sur ces trois points de suspension, refusant d’aller plus loin. Dans son esprit, les mots couraient, libres, sans le poids du crayon qu’il fallait manier avec souplesse pour éviter les ratures. Ces mots disaient que s’il était né un jour de pluie, il partirait alors certainement un jour de pluie, et que ce jour était arrivé. Ces mots ne s’adressaient à personne en particulier, si ce n’est au vent et à la pluie, et peut-être à celui que certains nomment Dieu. Mais sur ce point, il ne s’attardait jamais, les religions et croyances de chacun ne déclenchant que guerres et intolérance. Lui préférait rendre grâce à la nature, aux énergies qui donnent vie à toutes choses.

 

Nul ne sait à quel moment Ferdinand Le Bel partit. S’en était-il rendu compte lui-même ? Alors que les mots continuaient leur chemin dans son esprit au rythme des gouttes de pluie, celles-ci l’enveloppèrent d’un nuage humide et cotonneux dans lequel il se laissa bercer et emporter. Mademoiselle Sandrine le découvrit aux premières heures du jour. Le soleil matinal séchait doucement le pavé de la terrasse où subsistaient encore quelques flaques que la pluie avait laissées sur son passage. Le vieil homme était dans son fauteuil, toujours vêtu de son beau costume du dimanche, le dernier. Un bloc de papier était posé sur ses genoux et un crayon semblait attendre entre ses doigts inertes. Elle s’approcha sans bruit et lut ces quelques mots :

 

Je suis né un jour de pluie, parait-il…

 

Elle sourit à travers ses larmes qu’elle ne put retenir. Puis elle chuchota pour elle-même : chaque jour de pluie, je penserai à vous, Monsieur Ferdinand… 

 

FIN

 

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