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A Fleur de Mots

A Fleur de Mots

Littérature

SENSUALITE (Extrait 8 - JOËL)

 

Apercevant le gardien, elle lui fait un signe de la main :

— Bonjour Joël ! Puis-je aller me plonger quelques instants dans ton paradis vert ?

— Bien sûr Bulle. Tu es ici comme chez toi, tu le sais bien. Il n’y a pas de réservation aujourd’hui, tu seras tranquille.

Alors qu’elle se glisse à l’intérieur de la serre, il la suit du regard, avec cette tendresse planquée au fond des yeux. C’est que Joël est un homme timide ! La cinquantaine, discret, le nez toujours penché sur les plantes qu’il soigne avec amour. Son travail lui offre cette tranquillité la plupart du temps. Bien sûr, il y a les jours de visite des serres où il doit se mêler aux autres, mais il reste le plus possible en retrait, n’intervenant que lorsque quelqu’un réclame son savoir sur telle ou telle espèce. Joël vit seul, lui aussi. Divorcé de son épouse depuis maintenant dix ans, il n’a pas cherché à faire de nouvelles rencontres. Il n’a jamais été très habile pour faire la cour aux filles. C’est d’ailleurs sa femme qui l’avait abordé la première. Lui n’aurait jamais osé. Il pensait que personne ne s’intéressait à lui, et elle encore moins que les autres. Qu’est-ce qui avait donc plu à Marianne chez lui ? Il se le demande encore aujourd’hui. Par contre, il sait ce qui l’a éloigné… Les trois premières années de leur vie commune s’étaient écoulées tranquillement, sans heurts, mais sans grande exaltation non plus. Puis les jumeaux étaient nés. Deux beaux garçons vigoureux à la voix perçante, n’offrant que peu de repos à leur mère, réclamant sans arrêt ses seins d’un blanc laiteux comme si toute leur vie était là, accrochée à ses tétons, douloureux à force de succion. Ils avaient accaparé ses nuits durant de longs mois. Cela avait mis un peu de distance entre eux. Elle était si fatiguée qu’il n’osait la réveiller lorsqu’elle trouvait quelques instants de répit. Elle n’avait plus la force de faire les premiers pas, même si ce contact lui manquait. Elle aurait tant aimé que l’on s’occupe un peu d’elle, qu’on la cajole, qu’on lui dise des mots tendres. Mais cela, Joël en était incapable. Il ne savait pas s’y prendre. Puis les enfants grandirent et le fossé se creusa encore un peu plus entre lui et Marianne. Lorsque les deux diablotins eurent six ans, ils décidèrent de se séparer. Enfin, c’est elle qui voulut partir. C’est elle qui n’en pouvait plus de cette vie de vieux couple alors qu’elle avait à peine trente-cinq ans. Lui semblait s’accommoder de ce rythme, ce qui la rendait encore plus mélancolique. Il n’avait pas réussi à entretenir son ménage comme il le faisait si bien pour son jardin.

A suivre...

 

KinouKachou - Octobre 2017

 

 

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