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A Fleur de Mots

A Fleur de Mots

Littérature

L'ATTENTE (EXTRAIT 4)

Leur dessert terminé, ils prirent la voiture sans même se concerter sur la destination, et Louise emprunta la route de Cabriès. Ce n’était pas bien loin de Gardanne. Tout juste une dizaine de kilomètres. Durant le trajet, Ferdinand le Bel regardait sa fille du coin de l’œil. Elle était calme et souriante, comme à son habitude, néanmoins, une certaine inquiétude paraissait tourner autour d’elle. Au moment où il allait se décider à lui demander ce qui n’allait pas, elle le devança :

—ça va peut-être te paraître idiot, mais j’ai eu l’impression que tu avais besoin de moi. Enfin… je ne sais comment dire. Il fallait que je vienne, il fallait que je te voie, c’est tout.

Leur regard à chacun, chargé d’inquiétude la seconde d’avant, s’illumina soudainement. Celui de Louise, car elle avait assouvi cet élan du cœur qui l’avait cueillie en plein vol et conduite jusqu’ici, auprès de son vieux père, avec l’assurance qu’elle était à sa place dans l’instant présent. Celui de Ferdinand le bel, parce qu’il reconnut dans le regard de sa fille cette étincelle qui brillait plus fortement que la lumière, cette étincelle qui l’avait retenu.

—C’est bien que tu sois venue. Je suis content de passer du temps avec toi.

Ils ne prononcèrent plus un mot jusqu’à leur arrivée à Cabriès. L’ombre qui planait dans la sphère de Louise s’était dissipée et Ferdinand le Bel se sentait en paix, vraiment. En pénétrant dans le village, il voulut faire un crochet par la villa des Mimosas. Pas pour y entrer, bien sûr, il savait bien que ce n’était pas possible. Elle avait été vendue depuis bientôt un an. Mais il avait envie de s’en approcher, de regarder le jardin à travers le portail, d’emprunter encore une fois la traverse du pied de la chèvre qui longeait la maison. Il fut surpris de voir que presque rien n’avait changé. Il fut surpris, car la plupart des maisons du quartier avaient été radicalement métamorphosées par de nouveaux propriétaires. Des piscines à perte de vue, dans presque tous les jardins. La villa des Mimosas avait conservé, contrairement à d’autres, le nom des arbres qui s’affichaient en grand et emplissaient l’air de leur parfum enivrant. Ceux-là étaient de la variété « quatre saisons » et fleurissaient toute l’année. À cette époque, ils étaient à leur summum de beauté. Les flocons jaunes duveteux étaient si serrés entre eux qu’ils formaient dans le ciel bleu de gros nuages de soleil. Ferdinand le Bel sourit. Ils avaient été si heureux ici toutes ces années. Il remarqua un jeune laurier rose fraîchement planté près du bassin. C’était une bonne idée, les fleurs illuminaient la pierre ocre de la fontaine. Cela aurait plu à Rosalie.

Une voix résonna de la terrasse : « François ! Rose ! Venez prendre votre goûter. »

Ainsi, une nouvelle Rose évoluait dans ce jardin… Et une Rose toute fraîche ! se dit Ferdinand le Bel en voyant accourir une petite fille d’à peine cinq ans, suivit par un garçonnet du même âge. Celui-ci était la copie conforme de sa sœur. Quand il trébucha, avant même que son pied ne fourche, sa jumelle eut un sursaut et suspendit son mouvement. Ferdinand le Bel eut l’impression de voir la scène au ralenti. D’abord un tremblement de lèvres sur le sourire de la fillette, puis un arrêt du temps dans toute son expression, son pas qui se fige… Elle se retrouva près de son frère avant qu’il ne verse une première larme. De sa position, Ferdinand le Bel n’entendait pas ce qu’elle lui disait, mais il vit l’enfant se relever, frotter son genou écorché en faisant la grimace, et sourire à sa sœur. Puis ils repartirent en courant de plus belle, main dans la main. Ferdinand le Bel se dit à cet instant que cette maison avait retrouvé un second souffle. La complicité de ces deux enfants prouvait bien que l’harmonie régnait à nouveau dans ce lieu.

Louise prit son bras et l’entraîna vers la Traverse du pied de la chèvre. Un petit tour de quartier leur dégourdirait les jambes. En arrivant Rue de l’Airette, il vit que les volets de la mère Drossin étaient fermés. Louise lui expliqua qu’elle était partie vivre chez son fils, car elle ne s’y retrouvait plus avec tous ces nouveaux voisins. Elle ne se sentait plus chez elle. Et puis… elle perdait aussi un peu la tête. Ferdinand le Bel pinça les lèvres. Pauvre Madame Drossin… Obligée de vivre en ville, à l’autre bout de la France, elle ne devait pas s’y retrouver davantage. Que pouvait-elle bien faire pour occuper ses journées ? Plus d’herbe à arracher dans le jardin, plus de voisine avec qui faire la causette, même plus de chats qui viennent pisser sur les fleurs à chasser à coups de balai. Elle devait s’ennuyer mortellement, avec comme seule distraction, cette boite à mensonges de malheur qui prenait de nos jours toute la place dans les foyers. Lui, au moins, avait échappé à tout ça. Même lorsqu’il vivait chez Louise, il ne s’était pas senti aussi décalé que devait l’être cette pauvre Madame Drossin. Chez Louise, les écrans ne s’affichaient pas partout. Il y avait une pièce télé, mais elle était en retrait de l’espace de vie et la porte en était fermée. Les enfants ne passaient pas leur temps devant ces émissions sans queue ni tête diffusées à longueur de journée, destinées à occuper la jeunesse désoeuvrée. Elles jouaient, découvraient la vie au-dehors, lisaient, chantaient, se racontaient des histoires. Quant aux ordinateurs, Arnaud en avait bien évidemment un dans son bureau pour son travail, ainsi que Louise à son cabinet. Mais cela s’arrêtait là. Et puis chez Louise, ce n’était pas à l’autre bout du pays, c’est toujours la Provence…

A suivre..

 

KinouKachou Décembre 2016

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