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A Fleur de Mots

A Fleur de Mots

Littérature

L'ATTENTE (Extrait 5)

Le trajet du retour prit l’allure d’un album photo que l’on feuillette. Au lieu de prendre directement par la Route de Violési comme à l’aller, Louise bifurqua dans la Rue de la Reynardière en direction de Bouc-Bel-Air. Ce n’était pas que le chemin soit beaucoup plus long, mais en changeant de trajet, elle avait l’impression de prolonger le voyage. À la sortie du Petit Nice, elle arrêta la voiture sur le parking du Green’Piz. Ses filles seraient sûrement affamées en rentrant de leur week-end au bord de la mer et Arnaud, qui s’était levé tôt ce matin pour écrire, n’avait pas dû quitter son bureau ni avaler grand-chose de la journée. Dans ce petit restaurant, ils utilisaient des produits de qualité, confectionnaient leur sauce avec des tomates produites dans la région, et effectuaient eux-mêmes la salaison de leurs anchois. Elle proposa à son père de se désaltérer à l’ombre sur la terrasse, le temps qu’on lui prépare des pizzas à emporter. Ils s’installèrent à une petite table et Louise commanda un Perrier pour son père et un jus de tomate pour elle. On entendait, de la cuisine, le son d’une radio diffusant une chanson italienne, et le pizzaïolo reprenait le refrain en faisant voltiger les ronds de pâte. Des effluves d’origan s’échappaient du four pour emplir l’air d’une saveur légèrement poivrée.

— Alors comme ça, Christophe t’a appelé ? demanda Louise.

— Oui, il était désolé de ne pas pouvoir être là le week-end prochain. Mais ne sois pas trop dure avec lui. Il fait du mieux qu’il peut…

Disant cela, il songeait que ce qu’il manquait à son fils, c’était une compagne. Ça change beaucoup de choses quand quelqu’un vous attend chez vous. Son appartement devait lui sembler bien vide quand il rentrait. Il fit part de cette réflexion à sa fille. Louise rétorqua que s’il prenait un peu plus de temps pour les loisirs au lieu de bosser comme un dingue, il aurait davantage l’occasion de faire des rencontres. Mais Christophe passait son temps dans les aéroports et les hôtels, enchaînant réunions sur séminaires, et il était plus souvent à l’autre bout du Monde qu’à Marseille. Comment pourrait-il entretenir une relation sérieuse avec quelqu’un ? Et si par bonheur il croisait la perle rare à l’autre bout de la Terre au court d’un de ses innombrables voyages, ce n’est pas dit qu’elle voudrait tout quitter pour le suivre. « Ne t’inquiète pas, lui répondit-il. Un jour, il rencontrera celle qui lui est destinée. Chacun de nous sur Terre a une étoile qui brille pour lui. Certains mettent plus de temps à la voir que d’autres, c’est tout. »

 

On leur annonça que les pizzas étaient prêtes. Louise régla la note et ils reprirent la route. Ferdinand le Bel détaillait sa fille. Sans pourtant la regarder, il la voyait de tout son être. Ses mouvements, sa respiration, son parfum suffisaient à lui renvoyer son image. C’était une belle femme. Elle portait ses cinquante printemps comme un bouquet de fleurs des champs : avec une légèreté pétillante. Elle conduisait d’une manière souple, sans à-coups, sans énervements ni insultes, choses qui étaient monnaie courante dans la région. Ce n’est pas que les gens d’ici soient plus hargneux ou impolis qu’ailleurs, mais le Méditerranéen a le sang chaud (peut-être à cause du soleil) et une grande gueule (sans doute à cause du pastis). En arrivant à hauteur du rond-point de l’avenue d’Arménie, cela se révéla plus vrai que jamais. A cette heure, chacun revenait de sa balade dominicale ou de son week-end et avait hâte de rentrer se mettre au frais. Les femmes au volant s’égosillaient comme des marchandes de poisson et les hommes se confondaient en chapelets de jurons : “Fatche de con ! Il bade lui… Oh ! Tu te boulègues au lieu de faire le cacou ? Espèce d’ensuqué va ! Tu as les peuneux qui pèguent à la route ou quoi ?” Louise, elle, semblait étrangère à tout ça. Les vociférations et coups de klaxon des autres conducteurs glissaient sur elle sans qu’elle en soit perturbée.

Ils arrivèrent à la Résidence du Val des Sources un peu avant l’heure du souper. Louise raccompagna son père dans sa chambre. Ils croisèrent Madame Yolande dans le couloir et Ferdinand le Bel lui annonça que ce soir, il ne prendrait qu’un potage et un yaourt. Elle tenta de l’amadouer, lui rappelant qu’il y avait au menu de la tarte aux poireaux, mais il insista pour ne prendre que du potage. Louise lui tint compagnie en attendant l’arrivée de son repas. Elle l’aida à s’installer sur son fauteuil, lui retira ses chaussures, lui enfila ses pantoufles et prit sa main dans les siennes. Quelque chose avait changé en lui au cours de cette journée, mais elle n’aurait su dire quoi. Son comportement au cimetière avait été inhabituel ; sans tristesse planquée au fond des yeux, sans larmes déguisées dans un tremblement de lèvres. Elle observait maintenant son père qui semblait fatigué et portait pourtant sur son visage une légèreté nouvelle. Ils restèrent ainsi un long moment, sans trop rien dire, à se regarder et se sourire.

 

A suivre...

KinouKachou - Janvier 2017

 

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